Il arriva un âge où je fus assez grand.
Assez grand pour aller à l'Etable.
C'était une pièce immense dans laquelle étaient alignés des bacs rectangulaires en bois remplis de paille et de foin. L'Etable était un endroit très austère, froid et lugubre, mais une étable n'est pas faite pour être jolie.
Le propriétaire des lieux était un personnage fort chaleureux à première vue, lorsque mes accompagnateurs furent partis, il me fit visiter les lieux. Je ne savais pas pourquoi on me fit visiter l'Etable, mais après tout, pourquoi pas ?
Il me montra un bac de bois rempli de paille, en me disant que celui-là était libre. Sans discuter, comprenant où il voulait en venir, j'ai mis le collier de fer relié aux chaînes du bac autour de mon cou, et j'ai commencé à mettre une bonne dose de foin dans ma bouche.
La paille était dure à mâcher, sans parler du fait de l'avaler, qui était quasiment impossible. Mais néanmoins, je me découvris un certain talent à faire disparaître le contenu du bac.
Aux heures de pause, le propriétaire rallongeait nos chaînes pour que l'on puisse accéder à plus d'espace. C'est à ces moments là que j'aimais observer les autres animaux qui, comme moi, tâchaient de s'engraisser le plus possible en mangeant toujours plus de paille et de foin.
L'Etable puait, mais une étable n'est pas faite pour sentir bon.
Lorsque nous ne mangions pas assez de foin, le propriétaire nous grondait très fort, nous traitait de bons à rien, et nous fouettait même parfois. Le pauvre, il a tellement envie que nous grandissions et que nous mangions tout son foin....
Il savait s'y prendre. Lorsqu'un ingrat ne voulait pas manger, il le maltraitait, l'enfonçait, l'écrasait, si bien que finalement, il finissait par mâcher de la paille dans sa gueule.
La paille était dure à mâcher, mais l'étable n'est pas faite pour s'amuser.
Un beau jour, alors que j'accomplissais mon devoir, je fus piqué au vif par un perturbateur qui se cachait de bac en bac. Horace, c'est ainsi qu'il se nommait, surgit de la paille et pointa son gros doigt violet sur mon petit mollet.
Je ne sais pourquoi cela me fit le sentiment d'une piqûre, le sel du doigt traversa le mollet de part en part, me monta dans la jambe et me provoqua une brûlure terrible.
J'en ressortis traumatisé, j'avais à présent une peur horrible de replonger ma tête dans le bac. Je restais devant mon bac, accroupi, et dédaignant toute nourriture, de peur d'y trouver Horace.
Lorsque mes accompagnateurs réapparurent, je courus dans leur bras en pleurant.
Il fallait qu'ils me protègent de Horace, qu'ils le tuent, qu'ils fassent quelque chose !
« Mon pauvre petit, ça ne doit pas être facile pour toi ! Comme tu dois souffrir, mon pauvre petit ! » me disaient-ils en me caressant la tête pour que j'arrête de pleurer.
Ils me prirent la main et me raccompagnèrent dans l'Etable tout en me disant :
« Courage, mon enfant. C'est pour ton bien. »